Quand la Suisse externalise ses patients non assurés

Par Sabrina Roduit

 

Sabrina Roduit est chercheuse en sociologie à l’Université de Genève. Elle s’intéresse aux trajectoires de personnes en situation de précarité, souvent rendues invisibles, telles que les personnes migrantes, sans statut légal ou sans abri.

Dans le cadre de son doctorat, Sabrina a étudié les parcours de soins de personnes qui n’ont pas d’assurance-maladie en Suisse. Elle met en lumière des mécanismes d’inclusion – et d’exclusion – en milieu médical.

Sabrina propose une analyse des normes qui participent, de manière plus ou moins explicite, au tri des patients. L’histoire qui vous est racontée s’appuie sur des entretiens avec ces personnes, menés entre 2016 et 2017.

 

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Quand la Suisse externalise ses patient-e-s non assuré-e-s

Dans l’accès aux soins, on pourrait croire que le tri des patients a commencé avec la période du covid-19. En réalité, c’est un mécanisme qui dure de longue date. Depuis sept ans, j’étudie les trajectoires de santé de personnes qui vivent en Suisse, à Genève, sans avoir d’assurance maladie. Des gens invisibilisés, souvent sans statut légal, ou tout du moins avec un parcours de migration. Il existe bien un centre de soins accessible aux personnes précaires. Pour autant, toutes n’obtiennent pas l’ensemble des soins médicaux dont elles auraient besoin. Parfois, les consultations, les médicaments, sont pris en charge financièrement. Certaines fois, il faut contribuer un peu. D’autres fois, on leur dit que ce n’est pas possible d’être soigné à Genève. Il arrive même que le personnel soignant leur recommande de se rendre en France, de l’autre côté de la frontière, pour être soignées. Ce sont leurs trajectoires que je tiens à partager avec vous. Ces trajectoires singulières, mises bout à bout, permettent de comprendre les logiques de tri en milieu médical, de patients en situation précaire.

Prenons le parcours d’Alberta, que j’ai rencontrée il y a cinq ans. Alberta a cinquante-cinq ans, elle a quitté l’Espagne dont elle est originaire et a alterné entre petits boulots et voyages. Vers 20 ans, elle avait contracté une hépatite virale, suite à un partage de seringue lors de consommation de drogues. Elle vit à Genève depuis une dizaine d’années, où elle y fait des petits boulots et a un compagnon avec qui elle projette de se marier. Lorsqu’elle consulte à Genève pour son hépatite, le médecin lui indique que le traitement est extrêmement cher, que, sans statut légal ni assurance maladie, c’est impossible, et que pour l’instant de toute façon il n’est pas indiqué car son hépatite est « endormie » et peut rester plusieurs années sans risque pour sa santé. Quant au traitement de substitution qu’elle prenait auparavant, il lui affirme qu’elle n’est pas prioritaire. Elle n’aura donc pas accès aux soins en Suisse. [pause] Par contre, elle peut aller à Annemasse, pas très loin en France, dans une structure où elle pourra obtenir le traitement. Il ajoute « qu’en tant Européenne, ce sera plus facile ». Alberta m’explique : « Mais moi j’y suis jamais allée, qu’est-ce que j’irai faire en France, je ne vis pas là-bas ! et puis il faut que je paie le bus, aller et retour. Ce que je fais, c’est que j’achète ma méta au black, derrière la gare. Et comme ça, c’est pas plus cher, et je reste tranquille chez moi. » Ainsi, cette proposition de se soigner au-delà de la frontière se solde par du non recours aux soins. Plusieurs années plus tard, Alberta arrive à se stabiliser sur le plan professionnel et obtient un permis de séjour, permis B. Elle est soutenue par une travailleuse sociale dans ses démarches, s’affilie à l’assurance maladie et a un suivi médical chez un médecin traitant. Celle-ci est alertée par l’état dégradé de son foie, à cause de son hépatite [pause], et lui recommande de commencer tout de suite le traitement. Mais après combien d’années perdues… [pause]

Delphine, elle, vient de France, et pour des raisons personnelles, ne veut surtout pas y retourner. Elle est en rupture, familiale, professionnelle. A quarante ans, elle a fait une transition dans son identité de genre. Née homme, elle devient femme. Elle vit dans sa voiture, a parcouru l’Europe, et depuis quelques années, se sent chez elle à Genève. Pour se sentir elle-même, elle a besoin de son traitement hormonal. Que son médecin lui refuse, car « pour lui, ce n’est pas prioritaire ». D’ailleurs, il lui répète souvent « mais pourquoi ne retournez-vous pas en France, où vous aviez la sécurité sociale ? ». Pas question, pour Delphine, dont la vie est désormais en Suisse. Elle finit par renoncer à consulter pour des soins.

Pour Aminata, d’Afrique de l’Ouest, c’est un autre parcours du combattant. Elle vit avec une infection qui nécessite des traitements au quotidien. Arrivée à Genève, elle est hébergée par une compatriote et son mari, qui la soutiennent dans sa demande de soins. Bien vite, elle se rend compte qu’obtenir son traitement au service des maladies infectieuses sera compliqué. Le médecin qui la reçoit souhaite l’aider, lui donne des « médicaments de l’armoire » à discrétion, mais c’est une solution à court terme. Quant à l’assistante sociale du service, elle lui fait savoir sans ménagement que sans assurance maladie, sans travail, rien ne sera possible : « ce n’est pas l’aide sociale ici, et vous feriez mieux de rentrer dans votre pays. » Aminata est abasourdie. En parallèle, aidée par son ami, elle va initier des démarches de soins en France. Grâce au mécanisme de l’aide médicale d’Etat français, et avec le soutien d’une association de patients, elle arrivera beaucoup plus rapidement à obtenir son traitement, vital pour elle.

Au travers de ces trois histoires de vie, nous observons que ces logiques de tri dans l’accès aux soins sont une réalité au quotidien. J’ai constaté dans mes recherches que ce tri ne se faisaient pas forcément de manière objective, selon des critères médicaux, mais aussi en fonction de critères normatifs. Ces critères sont : premier critère : l’appartenance citoyenne, le fait d’être Suisse ou intégré via un permis de séjour, 2e critère : l’utilité sociale et économique, on est pris en charge davantage si on a un emploi, et le 3e critère le fait d’exclure, repousser les trajectoires qui apparaissent comme déviantes, non standardisées (consommation de drogues, sans-abrisme, sans emploi, etc.).

En repoussant hors de nos frontières les soins de ces personnes, cela participe à les exclure de nos radars, de nos statistiques, et à les rendre plus invisibles encore.