Aller au contenu principal

Le langage, miroir secret de notre longévité

21/04/2026

unsplash.com

La recherche sur le vieillissement a franchi un cap important. Une étude, parue dans la prestigieuse revue Psychological Science en 2025, révèle que notre capacité à mobiliser nos mots est le meilleur indicateur cognitif de notre longévité. Dirigés par Paolo Ghisletta, psychologue de l’Université de Genève, ces travaux montrent que l’agilité verbale surpasse la mémoire ou la vitesse cognitive pour prédire l’espérance de vie au grand âge.

Le vieillissement humain est souvent perçu à travers le prisme de la santé physique. Pourtant, les travaux de Paolo Ghisletta, psychologue de l’Université de Genève et membre du Centre LIVES, suggèrent que notre agilité mentale est un baromètre tout aussi puissant de notre force de vie. Pour parvenir à ces conclusions, les chercheurs ont exploité les données de la Berlin Aging Study (BASE), lancée en 1989, juste avant la chute du Mur. Cette étude a suivi 516 personnes âgées de 70 à plus de 100 ans jusqu’à leur décès.

L'étude a passé au crible neuf facultés intellectuelles différentes, de la mémoire à court terme à la vitesse de traitement. Une fois toutes les données croisées, le constat est sans appel: «seule l'aisance verbale permet de prédire de manière unique le moment du décès», souligne Paolo Ghisletta. Les participant·es ayant obtenu les meilleurs scores aux tests de fluidité verbale affichent une survie médiane supérieure de neuf ans par rapport à ceux dont les performances étaient les plus faibles. Si le lien entre intelligence et survie était déjà connu, l'étude du chercheur genevois apporte une précision de taille: une fois que l’on connaît la fluidité verbale d'une personne, les autres tests (comme la mémoire ou la vitesse de perception) n'ajoutent aucune information prédictive supplémentaire. La fluidité verbale semble ainsi «résumer» à elle seule l'état de santé du système nerveux agissant sur la performance cognitive.

Concrètement, la fluidité verbale se mesure par deux exercices simples en apparence, mais redoutables pour nos neurones. Le premier consiste à nommer un maximum d’animaux en 90 secondes. Le second demande de citer le plus grand nombre de mots commençant par la lettre «S». Ces deux tâches sollicitent des mécanismes très différents. Nommer des animaux relève de la fluidité sémantique: le cerveau navigue dans des catégories logiques (animaux de la ferme, du zoo, de la forêt) pour organiser sa recherche. À l'inverse, trouver des mots commençant par «S» est une tâche de fluidité phonémique tout autant exigeante. Elle force le cerveau à briser ses habitudes de langage pour se concentrer uniquement sur le son, un exercice qui recrute des zones cérébrales frontales spécifiques très sensibles au déclin. Pour réussir les deux tâches, le cerveau doit fouiller dans sa mémoire à long terme tout en restant extrêmement vigilant: «Il faut réfléchir vite, se rappeler les mots déjà nommés, ne pas se répéter», explique Paolo Ghisletta. C’est cette combinaison de rapidité, de stratégie de recherche et de contrôle qui témoigne de l’intégrité de la santé cérébrale.

Pouvoir prédictif unique

L’originalité de ce travail réside dans l’utilisation de «modèles joints multivariés», des outils statistiques capables de traiter des données d'une complexité rare. Cette méthode permet une double prouesse: elle analyse simultanément l'évolution des capacités mentales ainsi que le risque et le moment de décès (en tenant compte de la disparition progressive des participant·es au fil des années), tout en faisant «concourir» les neuf tâches cognitives ensemble au sein d'un seul et même modèle statistique.

Auparavant, les chercheurs étudiaient souvent une ou deux capacités de manière isolée. L'approche de Paolo Ghisletta change la donne: «C’est une vision globale des capacités cognitives... elles sont testées l'une contre l'autre en même temps dans le même modèle pour voir laquelle ressort du lot», explique-t-il. Cette compétition statistique est cruciale car les différentes facultés de l'intelligence sont typiquement corrélées entre elles, créant une forte redondance. En les faisant ainsi rivaliser, le chercheur a pu démontrer que seule la fluidité verbale possède un pouvoir prédictif unique.

Cette méthode d’analyse permet aussi de gommer un piège statistique majeur. Dans les analyses classiques, la disparition progressive des participant·es les plus fragiles crée un biais: on ne finit par observer que les survivant·es «sain·es», ce qui fausse les résultats. En analysant le déclin cognitif et la mortalité comme un seul processus lié, les chercheur·es obtiennent une image «libre d'erreurs» de la trajectoire cognitive. Ces analyses de pointe étaient irréalisables il y a encore quelques années: «Il n’y avait pas les logiciels statistiques capables de gérer cela», souligne le chercheur.

Interprétation hâtive

Ces modèles confirment que les indicateurs psychologiques sont parfois plus révélateurs que les marqueurs médicaux traditionnels. Dans des recherches antérieures, Paolo Ghisletta avait déjà remarqué que la santé «autoréportée» (le fait de se sentir en forme) ou le déclin mental étaient des prédicteurs de la mortalité «plus forts que le nombre de cigarettes fumées ou que la quantité de médicaments consommés».

Toutefois, le chercheur met en garde contre une interprétation hâtive au quotidien. «C’est toujours une vision qu’on a sur un groupe de personnes et on ne peut pas forcément faire des inférences aux individus», prévient-il. «Un vétérinaire ne vivra pas nécessairement plus vieux sous prétexte qu'il connaît des dizaines d'animaux, comme j’ai déjà entendu; l'étude décrit une tendance statistique globale et non un destin figé.»

Un outil pour la médecine de demain

L'impact de cette étude est avant tout clinique. Si ces tests de 90 secondes sont déjà utilisés ponctuellement pour évaluer les conséquences potentielles de chocs cérébraux ou d’AVC, les travaux de Paolo Ghisletta «solidifient d’une façon innovante» leur usage systématique en gériatrie. Ils pourraient devenir des outils de routine essentiels pour détecter précocement un déclin généralisé du système nerveux.

À l'avenir, le chercheur souhaite confronter ces données à des marqueurs biologiques comme les maladies chroniques ou le mode de vie, pour affiner encore cette boussole de la longévité. Car, au fond, notre capacité à trouver nos mots doit bien dépendre aussi de facteurs biologiques qui déterminent notre vitalité intérieure.

Par Kalina Anguelova


Ghisletta, P., Aichele, S., Gerstorf, D., Carollo, A., & Lindenberger, U. (2025). Verbal Fluency Selectively Predicts Survival in Old and Very Old Age. Psychological Science, 36(2), 87-101. 
https://doi.org/10.1177/09567976241311923