Il est notoirement difficile d'identifier et de comprendre la discrimination, car cela nécessite de distinguer les différences légitimes en termes de capacités ou de productivité des différences de résultats dues à la discrimination. Par exemple, si l'on observe que les membres d'un certain groupe (par exemple, les migrant-es) sont moins bien rémunérés que ceux d'un autre groupe (par exemple, les autochtones), on ne peut pas affirmer que ces différences sont dues à la discrimination, car elles peuvent être en grande partie, voire entièrement, attribuables à des différences de productivité.
Dans le cadre de ce projet, nous prévoyons d'utiliser des registres administratifs détaillés sur l'examen du barreau pour accéder à la profession juridique en Italie afin d'étudier la discrimination sous différents angles importants. L'examen se compose de deux parties, une épreuve écrite, qui est anonyme par nature, et une épreuve orale, qui n'est pas anonyme par nature. Ainsi, pour chaque candidat, nous observons à la fois les résultats d'une épreuve anonyme et d'une épreuve non anonyme, combinés à l'identité des évaluateurs. Nous disposons également d'informations sur diverses données démographiques concernant à la fois les candidats et les évaluateurs, ce qui nous permet d'identifier les groupes potentiellement victimes de discrimination. Nous avons accès à ces archives administratives pour de nombreuses années (l'examen du barreau a lieu chaque année), potentiellement de 1950 à 2000.
Il s'agit d'une source d'informations assez exceptionnelle, idéale pour étudier la discrimination sous différents angles, tels que le genre et le statut migratoire, mais aussi le milieu familial (c'est-à-dire si le candidat a un parent qui est déjà avocat-e agréé). De plus, le cadre de l'analyse, à savoir l'examen du barreau, ne doit pas être considéré comme une simple étude de cas. Il s'agit d'un examen à très haut enjeu dont les résultats ont une incidence sur la vie professionnelle d'un très grand nombre de personnes. L'examen d'entrée dans la profession juridique est similaire à celui de plusieurs autres professions réglementées et nos résultats peuvent être instructifs bien au-delà du cas spécifique des avocat-es italiens. En outre, la discrimination dans le processus de sélection des professionnel-les peut avoir une incidence importante sur la qualité des services essentiels fournis à la société, tels que les services juridiques ou médicaux. Nos résultats peuvent éclairer la conception de réglementations d'accès à la profession qui pourraient avoir des implications très importantes pour le bien-être social.
Nous avons la possibilité d'observer les mêmes agents à plusieurs reprises, à la fois dans un contexte où il ne peut y avoir de discrimination intentionnelle, car l'épreuve écrite est anonyme, et dans un contexte où il peut y avoir discrimination, car l'épreuve orale ne peut être anonyme. L'idée principale est que les différences entre les groupes (selon le sexe, le statut migratoire, le milieu familial, etc.) dans le test écrit anonyme reflètent des différences de capacité/productivité et, sous réserve de celles-ci, les différences dans le test oral reflètent une discrimination. Le modèle empirique le plus naturel pour analyser cet ensemble de données est un modèle factoriel, dans lequel nous pouvons imposer des hypothèses raisonnables et les assouplir facilement à des fins de robustesse. Ce cadre nous permet d'aller au-delà de la simple détection de la présence de discrimination et d'étudier également la distribution conjointe des capacités et de la discrimination. Par exemple, nous serons en mesure de déterminer si ce sont les agents les plus compétents ou les moins compétents qui sont les plus discriminés.
Cela est particulièrement pertinent pour mettre en évidence les compromis politiques potentiellement importants entre l'égalité des chances et l'efficacité. Si ce sont les agents les moins compétents qui sont les plus discriminés, il se pourrait finalement que la discrimination améliore l'efficacité en produisant indirectement une sélection plus positive, bien que moins équitable, des agents actifs. De plus, en connaissant l'identité des évaluateurs, nous serons en mesure de déterminer qui discrimine le plus et à l'encontre de quels groupes. Les résultats nous permettront d'améliorer considérablement notre compréhension des pratiques discriminatoires et offriront des recommandations pratiques aux décideurs politiques.
