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Toutes et tous égaux face au temps?

26/08/2026

Caroline Roberts, méthodologue à l'Université de Lausanne et chef de projet de STRATUS. | KA 

La disponibilité du temps libre varie selon les groupes sociaux, et cela a des implications importantes pour la santé, le travail, les relations avec la famille et les proches. En Suisse, faute de données, ces questions n'ont jamais pu être étudiées en détail. Le projet national STRATUS (stratification sociale du temps) va y remédier. Porté par le Centre LIVES et FORS, il débutera en septembre 2026. Dans le cadre du Panel suisse des ménages, il produira des données détaillées sur la manière dont les gens utilisent leur temps. Entretien avec Caroline Roberts, méthodologue à l'Université de Lausanne, à la tête du volet qui produira ces données. 
 

En bref

  • STRATUS (stratification sociale du temps) est la plus vaste enquête jamais menée en Suisse sur l'emploi du temps. Porté par le Centre LIVES et FORS, il débute en septembre 2026 pour quatre ans.
  • Faute de données assez fines, l'emploi du temps reste peu étudié en Suisse, quand d'autres pays européens le documentent depuis des années.
  • Le temps libre ne se répartit pas de la même façon selon les groupes sociaux ou le genre, et cela pèse sur la santé, sur le travail, sur les relations avec les proches.
  • Les participants du Panel suisse des ménages y tiendront le journal détaillé de leurs journées.
  • Le projet comptera six volets: le premier produit les données, les cinq autres les exploitent. Les thèmes de recherches sont: manque de temps et qualité des loisirs, sommeil, partage des tâches dans les couples, temps consacré aux enfants, loisirs des seniors.



Vous lancez une enquête d'une ampleur inédite en Suisse. Que va-t-elle permettre de voir?
Pour la première fois, nous allons pouvoir observer en détail comment les gens utilisent leur temps. On sait que la disponibilité du temps libre varie selon les groupes sociaux, et que cela a des implications importantes pour la santé, pour le travail, pour les relations avec la famille et les proches. Jusqu'ici, nous n'avions tout simplement pas les données nécessaires pour étudier ces questions en détail dans le contexte suisse.

Ces données n'existent pas?
Elles existent, mais pas dans un format adapté aux questions des sciences sociales. L'Office fédéral de la statistique (OFS) demande par exemple "combien d'heures vous avez passé sur différents types d'activités la semaine passée"; on sait que ce type de questions n'est pas très fiable. Il nous manque des journaux granulaires, qui documentent chaque moment de la journée, les activités, les lieux, les personnes présentes et le niveau de bien-être associé.

Ailleurs en Europe, ces enquêtes existent depuis longtemps. Qu'est-ce qui a manqué à la Suisse?
En Europe, les enquêtes harmonisées sur l'emploi du temps sont coordonnées par Eurostat, et menées par les instituts nationaux de statistique. Mais l'Europe ne les finance pas: à chaque pays de trouver l’argent.

À quoi servent-elles, dans les pays qui les mènent?
Elles permettent surtout des analyses bien plus granulaires des inégalités entre différents groupes sociaux. Elles alimentent aussi des indicateurs plus précis des Objectifs de développement durable de l'ONU, notamment sur l'égalité des genres: combien de temps les femmes et les hommes consacrent au travail rémunéré et non rémunéré, à la garde des enfants, aux tâches ménagères. Chaque pays doit produire ces statistiques pour montrer où il en est de son développement.

Comment ce projet est-il né?
D'un programme collaboratif entre le Centre LIVES et FORS, au sein de notre faculté: des collègues des deux côtés constataient que ces données manquaient en Suisse. Je travaillais déjà, de mon côté, sur les défis méthodologiques de la collecte numérique. LIVES a financé deux fois nos travaux préparatoires, avec les bourses LIVES seed money, et son directeur Daniel Oesch tenait à lancer un grand projet porté par le centre. Les deux se sont rejoints.

Concrètement, comment mesure-t-on l'emploi du temps de quelqu'un?
Nous nous appuyons sur le Panel suisse des ménages, qui suit dans le temps un échantillon représentatif de la population. Nous demanderons à un nouveau groupe de participant.e.s au panel de noter toutes leurs activités au fil de la journée dans un outil numérique, qui permet de dresser un tableau des détails de sa journée entière.

Quel est le calendrier?
Quatre ans seulement, le maximum pour un projet FNS avec six volets. Le nôtre produira les données les deux premières années, qui seront exploitées par les équipes par la suite et mises à disposition à d'autres chercheur.s.es avec celles du Panel suisse des ménages. Entre-temps, nous travaillerons sur les données existantes de l'OFS et sur celles d'autres pays européens.

Et que cherchent-elles, ces autres équipes?
Le premier volet porte sur le «time poverty» (le manque de temps) et sur la structure et la qualité des loisirs. Le deuxième sur la durée et la qualité du sommeil. Le troisième sur les inégalités au sein des couples: qui assume la plus grande part du travail rémunéré, qui prend en charge les tâches ménagères, la garde des enfants, les soins aux adultes. Le quatrième sur le temps que les parents investissent auprès de leurs enfants. Le dernier sur les loisirs des personnes âgées.

«Time poverty»: l'expression est forte…
Nous disposons d'indicateurs économiques de la pauvreté; on peut construire les mêmes pour le temps, et comparer les gens sur cette base. Mais l'inverse compte aussi: un excès de temps libre n'est pas bon non plus: au chômage, on a trop de temps à disposition, et cela peut avoir des effets négatifs. Je collabore avec des sociologues pour qui ces inégalités frappent systématiquement les mêmes groupes: bas revenus, faible niveau de formation, personnes étrangères, femmes, personnes âgées. Ils iront chercher les intersections.

Vos données seront comparables à celles d'autres pays. Pourquoi est-ce décisif?
Nous suivrons les spécifications utilisées par les offices statistiques nationaux, et nos journaux rejoindront le MTUS (Multinational Time Use Study), une archive internationale hébergée à l'University College London à laquelle la Suisse n'a pas pu contribuer avant. Le domaine est jeune et les données manquent: même les enquêtes européennes ne sont pas menées chaque année. Sur le sommeil, les résultats se contredisent, sans qu'on sache si le problème vient des données ou des pays. Plus on peut comparer, mieux la science avance.

À qui ces données serviront-elles, au-delà des chercheurs?
Elles seront mises à disposition pour un usage public: rien n'empêchera différents acteurs de s'en saisir, comme l’OFS. Certaines villes réfléchissent déjà à la place du temps dans leurs politiques de transport. S'il vous faut quarante minutes pour rejoindre votre travail, c'est un coût et il pèse plus lourd sur certaines personnes que sur d'autres.

Propos recueillis par Kalina Anguelova