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Quels sont les facteurs qui prédisent le sentiment d'avoir mené une «bonne vie»? Pour répondre à cette question, le Centre LIVES a lancé le projet collaboratif Good Life Data Challenge qui réunit 32 équipes de recherche, impliquant 95 chercheur·es — psychologues, sociologues, démographes et économistes — issus de Suisse, d'Europe, des États-Unis, de Chine, de Corée du Sud et de Singapour. Le défi: prédire les réponses à trois nouvelles questions de la vague 2025 du Panel suisse des ménages. Ces questions invitent les personnes interrogées à évaluer dans quelle mesure leur vie a été jusqu'à présent heureuse, enrichissante et intéressante (sur le plan psychologique). L'objectif: tirer parti de l'expertise interdisciplinaire collective pour faire progresser la recherche sur les déterminants d'une bonne vie. Nicolas Sommet, chercheur en psychologie sociale et responsable de recherche au Centre LIVES à l'Université de Lausanne, à l'initiative du projet, nous en dévoile les détails.
Comment est née l'idée du Good Life Data Challenge?
On avait l’ambition de lancer un projet capable de répondre, de manière collective, à une grande question sur le parcours de vie à partir de l’enquête nationale Panel suisse des ménages — qui existe depuis 1999. Mais on avait aussi une contrainte importante: on ne pouvait poser que deux ou trois questions très courtes aux participant·es. Avec LIVES, on a donc eu de longues discussions, jusqu’à aboutir à une idée simple: demander aux participant·es de prendre un instant pour faire le bilan de leur vie. En 2025, près de 10'000 personnes représentatives de la population suisse ont ainsi répondu aux trois questions: dans quelle mesure leur vie jusqu’à présent a été heureuse, pleine de sens, et riche en expériences intéressantes? Il s’agissait ensuite de demander à des chercheur·es d’essayer d’anticiper les réponses des participant·es.
Ces trois questions sont révélatrices de…?
Ces trois questions correspondent à trois conceptualisations complémentaires de la « bonne vie » dans la littérature scientifique: la vie heureuse, définie par la prédominance d'émotions positives; la vie pleine de sens, dite eudémonique, dans laquelle on perçoit une direction et une signification à son existence; et la vie psychologiquement riche, marquée par la diversité des expériences. Les équipes participantes peuvent mobiliser des milliers de variables disponibles dans le Panel suisse des ménages — portant par exemple sur les revenus, la famille, la religion, la vie sociale, la santé, le travail, etc. — pour tenter de prédire les réponses des participant·es à ces trois questions. Le point central de notre méthode: les données ont été récoltées, mais ne sont pas encore accessibles aux chercheur·es, qui doivent formuler leurs hypothèses et enregistrer leur protocole d'analyse avant de pouvoir les consulter, garantissant ainsi une démarche rigoureuse. Ensuite, les données sont mises à disposition, les équipes réalisent leurs analyses en suivant leur protocole, puis, début 2027, nous mettrons ensemble les résultats afin de produire une synthèse scientifique commune.
Vous avez reçu 71 soumissions. Vous attendiez-vous à un tel engouement?
Nous avons reçu 71 soumissions provenant de plus de 200 chercheur·es. Au départ, nous pensions sélectionner environ 20 équipes. Mais avec un niveau de qualité aussi élevé de propositions, nous avons décidé de retenir 32 projets impliquant 95 chercheur·es. Nous ne nous attendions pas à un tel engouement. La diversité des soumissions nous a aussi impressionnés: les thématiques abordées couvrent des domaines tellement différents que tout laisse penser que cette investigation collective sera très riche. Cela témoigne d'un fort intérêt scientifique pour les déterminants d'une bonne vie et pour les approches collaboratives à grande échelle.
Quels profils de chercheur·es et quelles disciplines sont représentés parmi les 32 projets sélectionnés? Y a-t-il eu des participations surprenantes?
Les 32 projets retenus réunissent 8 équipes suisses, 13 européennes, 8 américaines, ainsi que trois équipes Asie (Chine, Corée du Sud et de Singapour). En termes de disciplines, environ la moitié des chercheur·es viennent de la psychologie, un quart de la sociologie, et les autres principalement de la démographie et de l’économie. Il y a à la fois des chercheur·es très prometteurs et des chercheur·es très établis. Parmi les participations marquantes, on peut citer celle de Shigehiro Oishi et de ses collègues de l’Université de Chicago, qui ont théorisé l’un des construits que nous utilisons ici, celui d’une bonne vie conçue comme une vie intéressante.
Quel est l’avantage d’une approche collaborative?
L’intérêt de cette approche est de faire travailler de nombreuses équipes sur les mêmes données afin d’obtenir une vision beaucoup plus complète que dans un projet mené par une seule équipe. Sur un thème aussi ouvert que les déterminants d'une «bonne vie», un·e chercheur·e seul pourrait explorer un ou deux aspects; avec 32 équipes, on dispose d'une grande force de travail qui apporte des perspectives, des intérêts et des idées très différents, permettant d'explorer des domaines aussi variés que la famille, la santé, le travail, les événements de vie, la mobilité économique, les inégalité dans le couple, la religion, les relations sociales.
Vous cherchez à connaître les facteurs qui prédisent le sentiment d'avoir mené une «bonne vie», mais n'ont-ils pas déjà été largement étudiés?
Si, bien sûr, mais souvent de manière isolée. Les recherches se concentrent généralement sur une seule définition de la bonne vie, alors qu’ici nous en distinguons trois. Elles se focalisent aussi souvent sur un seul type de prédicteur, alors qu’ici nous en examinons des dizaines. L’idée du Data Challenge est précisément de réunir ces différentes approches dans un même cadre.
Quelles retombées espérez-vous, pour la recherche comme pour la société?
J’espère que nous pourrons, collectivement, dresser un profil général des personnes qui estiment avoir mené une bonne vie jusqu’à présent. Cela pourrait apporter des enseignements utiles aux chercheur·es qui travaillent sur les déterminants du bien-être, mais aussi, plus largement, nourrir la réflexion de toute personne intéressée par la question de ce qui rend une vie heureuse, pleine de sens ou intéressante.
Que représente ce projet pour le Centre LIVES en termes de positionnement scientifique et de rayonnement?
C’est un projet important sur le parcours de vie, qui cherche à comprendre quels éléments de la vie des personnes, observés sur plusieurs années, permettent de prédire le sentiment d’avoir mené une bonne vie. Il est donc pleinement au cœur des thématiques du Centre LIVES. Nous espérons qu’il contribuera à faire avancer la recherche, à renforcer les liens entre notre institution et des chercheur·es de haut niveau, et à mieux faire connaître au public le type de travaux menés ici.
Par Kalina Anguelova
