Mattia Vacchiano, sociologue à l'Université de Genève.
Le télétravail n'est pas problématique en soi, ni pour le bien-être des travailleurs, ni pour leurs relations sociales. C'est ce que montre une étude du sociologue Mattia Vacchiano et de ses collègues de l'Université de Genève, publiée dans la revue scientifique Social Networks, à rebours des craintes nées de la pandémie. Issue du projet international The Empty Office, elle a collecté dans quatre pays — Suisse, Allemagne, Pays-Bas et Espagne — des données sur 4000 travailleurs et travailleuses, et plus précisément sur 27'000 de leurs relations sociales: collègues, famille, proches. Le problème est plutôt au niveau de la précarité et de la surcharge. De quoi questionner le cadre que la Suisse est en train de se donner.
Qu'est-ce qui vous a motivé à mener cette recherche?
Tout est parti de la pandémie. Comme beaucoup de gens, c'était la première fois que je travaillais à distance de façon aussi intense, et avec de nouveaux outils. J'y ai vu l'occasion d'étudier des processus que j'avais toujours étudiés — les réseaux sociaux, le capital social — mais dans des conditions entièrement nouvelles.
Quelle lacune scientifique comble-t-elle?
Pendant la pandémie, on a beaucoup parlé des relations sociales: on s'est demandé ce que le fait de ne plus aller au bureau changeait dans nos rapports aux collègues, dans le mentorat, dans la circulation de l'information, dans nos familles, dans nos couples. Nous avons réalisé une vaste revue de la littérature, et j'ai constaté qu'aucune étude sur le télétravail ne mobilisait l'analyse des réseaux sociaux, qui est mon domaine d'expertise principal. Ces études ne récoltent pas de données précises sur les relations personnelles. C'est la lacune que ce projet comble: nous avons collecté des données sur 4000 travailleurs et travailleuses, et plus précisément sur 27'000 de leurs relations sociales.
Quels sont les principaux résultats?
Le télétravail n'est pas problématique en soi, ni pour le bien-être des travailleurs, ni pour leurs relations sociales. Il n'est pas directement associé à une érosion des réseaux sociaux ou du soutien social. C'est avant tout une question d'organisation et de conditions dans lesquelles on le pratique. Par exemple, les personnes qui télétravaillent dans un logement plus spacieux, avec davantage de lumière naturelle, une meilleure chaise, vont tout simplement mieux: ces conditions sont associées à un meilleur bien-être. Fait intéressant, de meilleures conditions environnementales sont également associées à une part plus faible d'interactions conflictuelles avec la famille et les collègues.
Quand cela devient-il problématique, alors?
Quand le télétravail s'exerce dans des conditions précaires. La précarité étant le problème, davantage que le télétravail lui-même. Quand quelqu'un souhaite télétravailler et que l'employeur ne l'y autorise pas. Et quand le télétravail devient un vecteur pour travailler trop, tout le temps, partout. Le problème n'est pas de faire son travail à distance en tant que tel; c'est d'utiliser le télétravail pour travailler n'importe où, et pour travailler à l'excès de manière générale.
Certains résultats vous ont-ils surpris?
Nous avons trouvé une association entre le travail hybride et les conflits à la maison, avec les membres du foyer. L'hybride, c'est le nouveau modèle de travail: avant la pandémie, il n'existait pas vraiment. C'est aussi le changement que nous considérons comme souhaitable, et d'autres études montrent qu'il améliore effectivement l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Mais dans ce jeu de données précis, nous avons trouvé cette association.
Comment l'expliquez-vous?
Nous ne pouvons pas établir de lien de causalité. Une interprétation possible: avec un horaire fixe, tout est clair, vous quittez la maison et vous serez de retour à cinq ou six heures. Quand vous êtes en travail hybride, cette flexibilité doit se négocier au sein du foyer. «Tu fais quoi demain? Tu peux prendre les enfants? Tu peux rester à la maison?» Il y a une fenêtre de négociation qui peut potentiellement devenir une source de friction. C'est aussi un nouveau modèle d'organisation: il faut s'y habituer, l'organiser, et celles et ceux qui télétravaillent en permanence y sont probablement mieux préparés.
Qu'est-ce qui fait l'originalité de cette recherche?
Le lien entre l'analyse des réseaux sociaux et le télétravail. Aucun des deux champs n'est nouveau, mais les réunir l'était. Concrètement, il s'agit d'une étude transnationale menée en Suisse, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Espagne, avec deux vagues de collecte de données. D'abord une enquête comportant un module sur les relations sociales, le générateur de noms, qui nous a permis de constituer un jeu de données de 27'000 relations sociales. Un an plus tard, des entretiens approfondis. Les données quantitatives nous donnent des tendances, des associations et des corrélations; les entretiens nous permettent d'approfondir tout cela, avec les mots des personnes qui télétravaillent.
Quelles pourraient être les implications pour la Suisse?
En Suisse, la question de la réglementation du télétravail est en discussion. Un nouveau cadre a été débattu au Parlement [ndlr: le Conseil national a adopté le projet le 23 septembre 2025] qui propose d'étendre les horaires de travail afin de permettre le télétravail. Je trouve cela problématique: ce que nous observons, c'est précisément qu'utiliser le télétravail pour allonger le temps de travail est ce qui pose problème. Ce cadre crée aussi de la confusion, parce qu'il régule le «quand nous travaillons», alors que le télétravail concerne avant tout le «où nous travaillons». Nous devrions nous concentrer sur le où, pas sur le quand, et surtout, ne pas étendre le quand.
Quelles sont les limites, et quelles sont les prochaines étapes?
Il s'agit d'une étude transversale: nous observons des associations à un moment donné. Mais nous ne pouvons pas établir que le télétravail cause les effets que nous constatons, à savoir que le travail hybride produit des conflits à la maison, par exemple. C'est une première étape. Pour dépasser cette limite, la recherche devrait être conçue dans un cadre longitudinal. Ce qui manque également, c'est l'application d'une perspective de parcours de vie au télétravail. Ce sont les deux cadres avec lesquels je travaille. Jusqu'ici, j'ai utilisé les réseaux sociaux pour étudier le télétravail; la prochaine étape pourrait être de réunir tout cela.
Propos recueilli par Kalina Anguelova
Vacchiano, M., Fernandez, G., D. Widmer, E. (2026). A personal network analysis of remote workers. Social Networks, 86, 412-422. https://doi.org/10.1016/j.socnet.2026.04.010
