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D'ici 2050, plus d'un quart de la population suisse aura franchi le cap des 65 ans. Face à cette réalité démographique, les communes vaudoises tâtonnent. Pour les accompagner, Lausanne Région publie une feuille de route inédite — un guide pratique co-rédigé par Dario Spini, psychologue social, membre et ex-directeur du Centre LIVES de l'Université de Lausanne. L'occasion d'entendre un chercheur plaider pour un dialogue plus étroit entre science et politique.
Le chiffre donne le vertige: d'ici vingt-cinq ans, la proportion d’adultes de 65 ans et plus passera de 19% à 26% en Suisse. Dans certaines communes vaudoises, comme Jouxtens-Mézery, Lutry, Paudex, Pully ou Savigny, le seuil des 20% est déjà atteint. Pourtant, rares sont celles qui ont mis en place une politique durable pour leurs seniors. C’est pour combler ce vide que Lausanne Région a mandaté Dario Spini, psychologue social, membre et ex-directeur du Centre LIVES de l’Université de Lausanne. Son travail a consisté à concevoir un guide pratique offrant aux municipalités un canevas méthodologique pour transformer des interventions isolées en une véritable stratégie territoriale coordonnée. Cela garantit que les aînés demeurent des citoyens impliqués dans un environnement adapté à la diversité de leurs besoins.
Un manuel pour les élus
Pendant des décennies, le vieillissement de la population est resté dans l'angle mort des politiques locales. Pour Dario Spini, ce retard n’est pas un hasard. «L’économie et le travail ont toujours été au centre des préoccupations. La prise de conscience que la population âgée devient un segment important de la population avec des besoins spécifiques a été assez tardive», note le chercheur.
Le guide s'inspire de la méthodologie «Ville Amie des Aînés» développée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), tout en l’adaptant au tissu communal vaudois, composé de localités de tailles et de ressources très diverses. L’idée n’est pas de produire de la théorie, mais de se mettre «dans la peau d’un municipal». Le constat de départ est simple: les seniors ne forment pas un bloc homogène. Entre le jeune retraité de 65 ans en pleine forme et la personne de 95 ans en perte d’autonomie, les besoins en matière de logement, de mobilité ou de participation sociale sont diamétralement opposés. Le guide propose un déploiement en six phases, de l’identification des besoins à l’évaluation finale. «Ce n'est pas si compliqué dans le fond», tempère Dario Spini. «On essaye de dire qu’il y a différentes étapes si on veut arriver à quelque chose de systématique. L’idée est de permettre à chaque commune, quelle que soit sa taille, de recenser ce qu’elle fait déjà — parfois sans le savoir — et de cibler les lacunes.» Un municipal de la région a d'ailleurs déjà testé l'outil en le transformant en un simple fichier Excel, identifiant ainsi les mesures existantes et les besoins non couverts avec une efficacité qui a conforté le scientifique dans l’approche adoptée.
La science au service de la cité
Au-delà de l'aspect pratique, ce mandat pose la question de la place du scientifique dans la société. Pour Dario Spini, ce travail est une forme de «science publique». Il estime que nourrir les décisions politiques et le débat par les connaissances académiques est très enrichissant. Toutefois, la collaboration entre chercheur·es et élu·es n'est pas toujours fluide. Le scientifique regrette que, du côté des autorités politiques, on n'utilise pas davantage les savoirs disponibles pour orienter les politiques de santé ou sociales. «On constate qu’il y a des décisions politiques en Suisse qui sont prises, qui ne sont pas toujours conformes à ce qu’on sait», observe-t-il, contrairement à des pays comme le Canada ou le Royaume-Uni, où des rapports scientifiques orientent de manière forte l'action publique.
Le chercheur ne ménage pas ses propres pairs. Il regrette que la culture académique valorise encore trop peu l’impact concret, poussant certain-e-s collègues à se cantonner à la «recherche fondamentale» par crainte de perdre en compétitivité scientifique. «Dans le monde de la recherche, la «compétitivité» se mesure au nombre de publications dans des revues prestigieuses et à l'obtention de fonds de recherche. Puisque la rédaction de guides, pour ne prendre que cet exemple, n'entre pas dans ces critères d'évaluation officiels, un chercheur qui s'y consacre peut avoir l'impression de perdre du terrain face à ses pairs qui restent focalisés sur la recherche pure», précise Dario Spini. Pour lui, transformer les connaissances en outils pratiques n'est pas une perte de temps, mais une manière essentielle de légitimer les sciences sociales.
De la feuille de route à la réalité
Si le guide est désormais entre les mains des administrations, la balle est dans le camp des politiques. Dario Spini est lucide sur les limites de son rôle. À la question de savoir s'il craint que son travail ne finisse dans un tiroir, il répond sans détour: «Notre métier, c’est de structurer les idées et de fournir les outils. La mise en œuvre n’est pas de notre responsabilité.» Et d'ajouter: «Si ça ne se fait pas, il faut poser la question à ceux qui ne le font pas.»
Dans un canton de Vaud qui ambitionne, via sa stratégie «Vieillir2030», de faire des seniors des acteurs à part entière de la communauté, ce guide pourrait bien être le déclic nécessaire. Car l'enjeu dépasse la simple gestion administrative: il s'agit de construire des territoires inclusifs et résilients, capables d'intégrer dignement ceux qui ont construit la société d'aujourd'hui.
Par Kalina Anguelova
