Alicia Garcia-Sierra, sociologue à l'Université Carlos III de Madrid et ancienne membre du Centre Lives | César Fuster Llamazares
Et si le poids de l'ADN dans nos parcours de vie dépendait des politiques publiques? Une étude parue en avril 2026 dans l'American Journal of Sociology compare des personnes nées juste avant et juste après le seuil fixé par la loi de 1944 sur l'éducation en Angleterre. Résultat: une fois les frais de scolarité supprimés, deux personnes aux prédispositions génétiques différentes voyaient leurs trajectoires — études, revenus, patrimoine — se rapprocher sensiblement. Entretien avec Alicia Garcia-Sierra, sociologue à l'Universidad Carlos III de Madrid et ancienne membre du Centre LIVES.
Qu'est-ce qui vous a poussée à choisir la réforme scolaire anglaise de 1944 comme terrain d'investigation, plutôt qu'un autre contexte?
Nous l'avons choisie parce qu'elle offrait une expérience naturelle d'une pureté rare. L'effet de la réforme était directement lié à l'année de naissance: les personnes nées en 1934 ou après relevaient de la nouvelle loi, celles nées juste avant non. Ce seuil franc, et au fond arbitraire, permet de comparer des personnes par ailleurs très semblables et d'isoler l'effet de la politique publique elle-même, plutôt que celui d'autres changements sociaux survenus à la même période.
Votre étude se penche sur une loi britannique de 1944. Pourquoi est-il si important, encore aujourd'hui, de comprendre comment une réforme scolaire d'après-guerre a influencé le lien entre notre ADN et notre réussite sociale?
Parce que cela nous dit si l'effet de quelque chose que l'on traite habituellement comme fixe — les gènes — est en réalité façonné par les politiques publiques. Qu'une seule réforme puisse modifier à quel point votre ADN prédit votre niveau de formation, vos revenus et votre patrimoine futurs, voilà qui compte à double titre. Scientifiquement, cela remet en cause l'idée que les gènes fixeraient un plafond indépendamment de l'environnement. Politiquement, cela signifie que la part de «nature» qui détermine les chances de vie d'une personne relève en partie d'un choix politique.
Pour le commun des mortels, l'idée que nos gènes puissent prédire notre futur compte en banque ou notre niveau d'études peut être déroutante. Vous mesurez l'influence génétique via un indice polygénique pour le niveau d'éducation. Expliquez-nous cet indice ?
Dans ce contexte, il faut le concevoir comme un score ADN. De vastes études génétiques ont identifié des milliers de minuscules variations réparties sur l'ensemble du génome, chacune associée à un écart très faible dans le nombre d'années d'études qu'une personne tend à accomplir. Prise isolément, aucune ne compte beaucoup. Un score polygénique additionne tous ces effets infimes en un seul chiffre, qui résume la prédisposition génétique globale d'une personne à faire des études plus ou moins longues.
C’est est une tendance statistique, pas un destin alors?
Oui. Il explique une partie des écarts entre les individus, pas tout — beaucoup de personnes ayant un score faible font de longues études, et inversement. Nous l'avons utilisé pour poser une question précise: cette prédisposition finit-elle par compter davantage, ou moins, selon l'environnement dans lequel on grandit?
Votre recherche a établi que la réforme a réduit l'association entre les gènes et la réussite individuelle d'un cinquième à un tiers d'écart-type. Qu'est-ce que cela signifie concrètement pour les personnes concernées?
Avant 1944, si l'on comparait deux personnes ayant des prédispositions génétiques différentes en matière d'éducation, la distance qui les séparait — jusqu'où elles poussaient leurs études, combien elles gagnaient et accumulaient au cours de leur vie — était nettement plus marquée. Après la réforme, cette même différence génétique se traduisait par un écart sensiblement plus faible dans les dans les parcours concrets.
Vous affirmez que cette baisse de l'influence génétique est une preuve d'une plus grande «égalité des chances». Pourquoi, selon vous, une société où les gènes prédisent moins l'avenir est-elle une société plus juste?
Parce que personne ne choisit ses gènes, pas plus qu'il ne choisit la famille dans laquelle il naît. Du point de vue de l'égalitarisme de la chance, les inégalités qui découlent d'éléments échappant entièrement au contrôle d'une personne — comme ses gènes ou son origine familiale — constituent le type d'inégalité le moins défendable, plus encore que celles qui tiennent à des différences d'effort ou à des choix que les gens font réellement. Une société où les gènes prédisent moins votre avenir est donc celle où une plus grande part de votre trajectoire reste ouverte à ce que vous choisissez vraiment, plutôt qu'écrite d'avance par votre ADN dès la naissance.
L'étude montre que la réforme a surtout bénéficié aux personnes ayant un potentiel génétique plus faible. Est-ce à dire que l'expansion de l'éducation sert avant tout de «filet de sécurité» pour ceux qui auraient eu le plus de mal sans elle?
Avant la réforme, les élèves ayant une prédisposition génétique plus forte pour les études restaient déjà scolarisés sous l'ancien système, sélectif et payant. Celles et ceux dont la réforme a effectivement changé la trajectoire sont donc ceux qui, sans elle, auraient probablement quitté l'école tôt: souvent, précisément les élèves dotés d'une prédisposition génétique plus faible.
La réforme s'est ainsi moins comportée comme un coup de pouce aux plus favorisés que comme un plancher: elle a rattrapé les personnes qui auraient eu le plus de mal à rester à l'école par leurs propres moyens. Je me garderais toutefois d'étendre la métaphore, car cette politique n'a pas été conçue comme un filet de sécurité ciblé: elle était universelle. Mais quant à son effet réel sur les trajectoires, elle a bel et bien profité en priorité à celles et ceux qui en avaient le plus besoin.
Un point surprenant de vos travaux est que, si l'influence des gènes a baissé, celle du milieu social des parents est restée très stable. Pourquoi l'école a-t-elle réussi à contrer la «loterie génétique» mais pas totalement l'«héritage familial»?
Parce que les frais de scolarité n'ont toujours été qu'une partie de ce que procure l'origine familiale. La réforme a supprimé un obstacle précis et concret — le coût de la poursuite des études secondaires — et cela a suffi à modifier le poids de la prédisposition génétique. Mais les familles plus aisées et plus instruites transmettent des avantages par bien d'autres canaux qu'une loi abolissant les frais de scolarité laisse intacts: les attentes, les réseaux sociaux, l'aide pour s'orienter dans le système, l'accès aux meilleures écoles — souvent sélectives —, les activités extrascolaires. Une seule politique comme celle que nous étudions ne peut pas neutraliser toutes les autres manières dont l'origine familiale façonne la trajectoire d'un enfant. Cela rejoint ce que l'historien Peter Mandler a soutenu à propos de cette période au Royaume-Uni: l'éducation a élargi l'accès, mais elle n'a pas égalisé les chances entre classes sociales.
Quelles leçons concrètes les décideurs politiques d'aujourd'hui devraient-ils tirer de cette étude pour concevoir des réformes éducatives?
D'abord, une politique publique peut réellement changer ce qui détermine les trajectoires des uns et des autres: pas seulement combien de personnes accèdent à davantage d'éducation, mais quels facteurs déterminent la place que chacun finit par occuper. Si une réforme réduit le pouvoir prédictif de ce sur quoi une personne n'a aucune prise, comme ses gènes ou son origine sociale, c'est un gain réel en matière d'égalité des chances. Ensuite, toutes les réformes n'y parviennent pas. D'autres recherches, portant sur des politiques qui ont modifié l'orientation en filières et non supprimé des barrières financières, aboutissent à des résultats différents: les gènes y comptaient davantage ensuite, et non moins. Il n'existe donc pas de formule unique: les responsables politiques d'aujourd'hui devraient être précis quant à l'obstacle qu'ils entendent lever — coût, filières, accessibilité géographique —, car chaque barrière interagit à sa manière avec les inégalités génétiques et sociales.
Vous étiez quelques années à l’Université de Lausanne et également membre du Centre LIVES, qu’est-ce que vous retenez de ces années-là? Qu’est-ce que le Centre vous a-t-il apporté?
Ces années ont été, de loin, l'expérience d'apprentissage la plus intense de ma carrière académique à ce jour. Travailler aux côtés d'une équipe de chercheuses et de chercheurs d'exception, comme l'équipe EQUALOPP, m'a aidée à franchir le pas entre le doctorat et le poste de professeure assistante. Sur le plan personnel, j'ai aussi beaucoup aimé ces années-là. Le Centre LIVES offre un environnement formidable et réunit des personnes remarquables, et cela a fait toute la différence.
Propos recueillis par Kalina Anguelova
Garcia-Sierra, A. & Grätz, M., (2026). Does Expanding Free Secondary Education Moderate the Relationship Between Genes and Socioeconomic Outcomes? Evidence from the Education Act of 1944 in England. American Journal of Sociology, 131 (5). https://doi.org/10.1086/740030
